EUROVIDEO 2015 ou quand la création vidéo rassemble l’Europe

C’est dans une atmosphère studieuse, semblable à celle d’un colloque, en comité relativement restreint, que s’est tenu ces 17, 18 et 19 mars le festival EUROVIDEO. Mis sur pied par l’équipe de Vidéographies et de Mons 2015, avec la collaboration technique de RTC, et accueilli dans l’écrin magnifique du Théâtre de Liège, il a fait la part belle à la création vidéo contemporaine durant trois soirs, avec une compétition internationale et trois cartes blanches en provenance d’Aachen, de Sarajevo et de Donostia-San Sebastián.

This is Britain

Tout comme Vidéographies [21] en 2010, Eurovideo 2015 s’est donné pour objectif de valoriser la création audiovisuelle internationale au travers d’un concours européen de vidéos numériques, récompensant les démarches les plus originales et créatives. Emprunté au modèle de l’Eurovision, l’événement a été conçu pour rassembler différents coins de l’Europe autour de cet objet commun. C’est par le biais des « Cafés EUROPA » – espaces de rencontre, de partage et d’expérimentation en matière numérique (ateliers, conférences, projections, etc.) – initiés par Mons 2015 Capitale Européenne de la Culture et amenés à être ouverts lors des grands rendez-vous relatifs aux arts digitaux et aux nouvelles technologies, que le réseau s’est tissé au-delà des frontières. Grâce à l’infra­structure technique de RTC Télé-Liège, les projections ont ainsi été retransmises en streaming dans cinq villes européennes, connectant l’assemblée liégeoise au public des Cafés EUROPA situés à Kaliningrad (Russie baltique), Sarajevo (Bosnie-Herzégovine), Skopje (République de Macédoine), Donostia-San Sebastián (Espagne) et Mons-Maubeuge.

La compétition internationale, destinée à révéler le travail de jeunes créateurs, a occupé les deux premières soirées. Hors de 107 projets issus de 17 pays, ce sont pas moins de 24 vidéos qui ont été sélectionnées et soumises au regard d’un jury de professionnels et du public. Deux Belges y ont officié (cocorico!) : Victor-Emmanuel Boinem, ancien étudiant sorti des bancs de l’ULg et de l’INSAS, avec Europe après la pluie, une œuvre-citation dense aux accents ouvertement godardiens, et Jeroen Cluckers avec l’impressionnant Oneiria, dénatu­ration digitale d’images d’archives imaginaires dépeignant une sorte de paysage volcanique numérique. De qualité relativement inégale – c’est ce qui fait la beauté de la compétition –, les vidéos ont parfois étonné, enthousiasmé, surpris, même si l’on pourrait regretter un certain manque d’inspiration général, les films offrant un goût de déjà-vu ou manquant d’aller au bout des choses, mettant par la même occasion en évidence l’influence considérable du travail de certains grands noms tels Jean-Luc Godard, Michael Snow ou Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, sur la création vidéographique contemporaine.

Trois cartes blanches, composées des fonds de trois institutions partenaires de Vidéographies, ont complété le programme. Le Ludwig Forum d’Aachen a ouvert les festivités avec quatre films des années 1970 présentant des démarches formalistes et performatives en provenance d’Allemagne, des États-Unis et de Belgique, tandis que la galerie Duplex 100m² de Sarajevo a offert une très belle sélection d’œuvres récentes, marquées par l’histoire du pays et où l’on a pu sentir toute la verve politique et socialement engagée de leurs auteurs. Enfin, le Centre international de culture contemporaine Tabakalera de Donostia-San Sebastián a eu le privilège de clôturer la programmation avec des vidéos originaires de Corée du Sud, de Belgique (dont celle d’Oubayda Mahfoud, autre ancien de l’ULg) et des Pays-Bas, livrant au passage le très remarqué Onno de Onwetende / Onno the Oblivious de Viktor Van Der Valk, lauréat du Special Prize to the most cutting-edge short film au dernier Festival des Écoles d’Art organisé par la structure espagnole en question.

EurovidéoC’est à Pierre Courtin (fondateur du Duplex 100m²), Anne-Françoise Lesuisse (responsable du Département Arts plastiques au Centre culturel Les Chiroux), Robert Stéphane (fondateur de Vidéographies), Marc-Emmanuel Mélon (professeur à l’ULg) et Víctor Iriarte (chef de projet au Centre culturel Tabakalera) que revenait la délicate tâche d’octroyer trois prix récompensant le caractère novateur des œuvres en compétition. Deux Prix de l’Innovation, dotés chacun de 1.250€, ont d’abord couronné This is Britain de l’Espagnol Pablo Saura (Royaume-Uni) et Lagos Sand Merchants de l’Anglo-Nigérienne Karimah Ashadu (Pays-Bas). Opérant une plongée techniquement réussie dans l’univers de Google Street View, le premier s’apparente à un documentaire dont le propos sociologique, extrêmement détaché, analyse non sans humour le mode de vie des Anglais moyens au travers d’une balade dans un quartier résidentiel, amenant le spectateur à s’interroger sur l’analyse des images et sur le jugement qu’il peut porter sur autrui. Dans un style qui rappelle les dispositifs filmiques d’un Michael Snow (ce bras mécanique sur lequel est fixé une caméra dans La Région Centrale, par exemple), donnant l’illusion de nier toute présence de l’opérateur du film, Lagos Sand Merchants offre un regard sur la culture africaine (des ouvriers dans une sablière) par le biais d’une vue physiquement étriquée, la caméra étant « emprisonnée » entre les parois d’une roue en bois qui semble évoluer sur ce chantier de manière discrète et parfaitement autonome.

Le Grand Prix du jury (2.500€) a été décerné au remarquable Maroc de demain de Younes Baba-Ali, artiste franco-marocain installé en Belgique. Le dispositif est aussi simple que ce que l’œuvre n’est efficace dans son geste documentaire : en un lent travelling latéral constitué d’un seul plan-séquence, l’auteur filme un gigantesque pan de mur figurant un projet de ville à venir – logements, bureaux, centres commerciaux, espaces verts – avec tous les clichés sociaux que l’univers du marketing peut produire (familles tout sourire au supermarché et autres cadres en costumes-cravates dans des meublés high-tech). Les citadins filmés au gré du mouvement de la caméra, comme projetés, incrustés dans l’univers fictif qu’ils longent, exposent – sans l’utilité d’aucun commentaire – un contraste saisissant à cet univers « clé sur porte », tout comme les dernières images du film, terribles, laissant place, derrière le large panneau publicitaire, à un vaste désert péri-urbain.

Last but not least, le Prix du Public Européen (1.250€), comptabilisant les voix des spectateurs virtuel­lement rassemblés par la magie de la retransmission en streaming, se partage quant à lui entre deux œuvres arrivées ex-æquo : Mete-o-rological or How Jean Baudrillard forecasted our dooms des Brésiliens Fernando Visockis et Thiago Parizi (Finlande), vidéo-clip à l’esthétique rétro et psychédélique – à la limite du kitsch – et dont le ton faussement philosophico-subversif n’est pas sans évoquer celui des œuvres du performeur liégeois Eric Duyckaerts, et Point of view de Sasha Tatic (Bosnie-Herzégovine), magnifique bijou plaçant un trio d’yeux (avec celui de la caméra) dans un rapport inédit, poétique et exaltant, donnant certainement naissance à l’une des plus belles images jamais vues à l’écran.

Une seconde édition du festival EUROVIDEO pourrait être envisagée pour 2017 et devenir un rendez-vous bisannuel. Cela dépendra vraisemblablement des subsides qui seront accordés (ou pas). L’équipe de Vidéographies espère en tous cas pouvoir reconduire l’événement. Croisons les doigts…

Grégory Lacroix

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