Nuit Animée 2015 : on en reprendrait bien encore un peu !

C’est un début de nuit riche en courts métrages inventifs venus des quatre coins du monde qui s’est déroulé samedi au cinéma Le Parc (ainsi qu’à Namur et à Bruxelles), dans le cadre du festival Anima. La programmation, en trois parties, se partageait entre vidéo-clips et films de fiction tantôt extrêmement drôles, tantôt intensément fascinants.

Crackhouse

Accueillie en modeste guest à l’occasion de son dernier court métrage, Pascale Hecquet, qui avait notamment déjà séduit le public avec son Duo de volailles, sauce chasseur, a ouvert les festivités. La loi du plus fort, ce nouveau film inspiré d’un conte traditionnel et réalisé avec la collaboration d’Arnaud Demuynck, bien que stylistiquement soigné, n’atteint toutefois pas la joyeuse inventivité de ses précédentes réalisations.

Il n’en fallut pas beaucoup pour que l’assistance, prête à passer une bonne soirée durant près de 4h, se laisse émerveiller par la trentaine de films qui a suivi. Les éclats de rire décontractés ont fusé à la vision de certaines œuvres d’une délicieuse drôlerie, telles que Crow’s nest (Robert Milne, Royaume-Uni) ou Wurst (Carlo Vogele, Luxembourg), assurément l’un des meilleurs films de viandes animées depuis le Ubu de Manu Gomez, sorte d’Alerte à Malibœuf qui aurait mérité le Prix Renmans de la soirée. Dans un élan de subversion tout aussi décomplexé et un découpage énergique, Tristan Cottin a laissé éclater dans son Nirvana Police (France) une signature d’auteur débridé, mêlant situations burlesques, musique électro et humour potache. On pointera également, parmi d’autres, deux perles comiques : l’excellent Supervenus (Frédéric Doazan, France), qui retrace – scalpel au poing – l’évolution culturelle des normes de beauté occidentales, épinglant d’une manière cynique les dérives de la chirurgie esthétique, et Trampoline (Maarten Koopman, Pays-Bas), ni plus ni moins qu’un bijou de mise en scène, inventif et décapant, assorti d’une saisissante impression de 3D naturelle.

Wurst

Les spectateurs ont également quelque peu frissonné, le genre fantastique n’étant pas en reste dans cette programmation. Présenté en début de seconde partie, le film du collectif français BRVTVS, Horde (Thibaud Clergue, Aurélien Duhayon, Sébastien Iglésias et Camille Perrin, France), a lancé la donne, laissant apprécier une séduisante esthétique cinématographique, tant par sa mise en scène inspirée que par ses cadrages irréprochables et ses compositions musicales façon Kavinsky. Tandis que Bighorror (Maurice Huvelin, France) composait un amusant hommage aux personnages de films d’horreur (de Freddy Krueger à Alien, en passant par Dracula), Earthworm Heart (Alasdair Brotherston, Royaume-Uni) en adressait un autre, d’une sensibilité contenue, aux Silly Symphonies disneyiennes. Dans la droite ligne du Maximum Overdrive de Stephen King, mettant en scène la rébellion de machines suite à un dérèglement électromagnétique, Bad Vibes (Michael Marczewski, Royaume-Uni) s’amuse du pouvoir destructeur d’appareils domestiques échappant à tout contrôle humain.

Une mention spéciale aurait pu honorer deux films du genre, à l’univers et au style tout à fait singuliers. D’abord l’impressionnant et terrible Crackhouse (Martinus Klemet, Estonie), une œuvre électro-science-fictionnelle référencée et servie par une signature graphique étonnante. Mélange entre Frankenstein de Mary Shelley et le récent White God du hongrois Kornél Mundruczó, ce court métrage narre la révolte contre son maître d’un chat mutilé et transformé en vulgaire jouet électronique, le tout dans un rythme maîtrisé, déployé méthodiquement, s’achevant sur une scène glaciale. Ensuite le cinématographique Palm Rot (Etats-Unis), ouvrage d’un Ryan Gillis qui démontre une façon incroyable de raconter des histoires. Avec un dessin inspiré de l’anime japonais, ce film par moments aux frontières de l’expérimental captive par un sens de la mise en scène assuré.

Billie's Blues

D’autres réalisations se sont également distinguées au cours de la soirée, faisant montre d’une inventivité bluffante. Citons notamment Motorville (Etats-Unis), le court métrage de Patrick Jean, ce Frenchie déjà comparé par d’aucuns à Michel Gondry et auteur il y a quelques années de l’impressionnant Pixels (qui offrait l’image d’une ville new-yorkaise complètement dévastée par l’univers des jeux vidéos). Il nous revient ici avec un bijou d’inventivité formelle revisitant l’univers cartographique Google et orné d’un discours écologique relatif à la surconsommation pétrolière. The Age Of Rust (Alessandro Mattei et Francesco Aber, Italie) se révèle tout aussi excitant. Sorte de Jurassi-Caterpillar mettant en scène des dinosaures-grues à la manière d’un mockumentary dont l’humour n’est pas sans rappeler celui irrévérencieux des Monty Python, ce film marque surtout par une technique photographique et un travail sonore époustouflants. Dans un tout autre style, laissant apprécier l’élégance de son dessin et de ses « mouvements de caméra », Billie’s Blues (Louis Jean Gorry, France) réussit admirablement sa plongée dans la Louisiane des années trente. Un univers jazzy aux références multiples, mêlant notamment les airs de Billie Holiday aux toiles d’Edward Hopper.

Enfin, certains courts métrages, inscrits dans une approche nettement expérimentale, se sont révélés des objets fascinants, obsédants. C’est le cas de Brain Lapse (Jake Fried, Etats-Unis), animation hypnotique dont l’incessante mutation des traits convoque au surréalisme, comme de l’incroyable Scribbledub (Ross Hogg, Royaume-Uni) dont les dessins, formes et couleurs cherchent une expression symbiotique à la musique expérimentale de Robbie Gunn, faisant sensiblement écho aux premières réalisations de McLaren. Indescriptible outre-mesure, coup de cœur absolu – s’il en fallait un – de cette 34e sélection, Migration (Canada) du duo montréalais Johanne Ste-Marie et Mark Lomond, alias Fluorescent Hill, est une œuvre d’une infinie poésie. L’esthétique Super-8 amateur est sidérante, et la partition musicale tout bonnement envoûtante. On reste obsédé à la vision de ce film, si bien que tout ce qui défile après à l’écran n’a quasiment plus d’impact. Une merveille qu’on a envie de revoir encore et encore.

Bref, durant cette longue et passionnante soirée, les yeux se sont écarquillés, les gorges se sont déployées, les esprits ont voyagé. La qualité était largement au rendez-vous. On en redemande, et on se réjouit déjà d’être l’an prochain pour découvrir les nouvelles pépites que le cinéma d’animation nous aura réservé d’ici là.

Grégory Lacroix

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