Rencontre avec les monteurs Yann Dedet et Sophie Vercruysse

Dans le cadre de la Journée du Cinéma organisée par CLAP! le 27 novembre, deux invités de marque ont partagé les ficelles de leur métier de monteur.

© Max Dechamps
© Max Dechamps

Nombreux étaient ceux venus assister à la leçon de montage au Cinéma Sauvenière. L’occasion de rencontrer Yann Dedet, monteur pour François Truffaut, Jean-François Stévenin ou encore Maurice Pialat. Son travail dans Polisse de Maïwen Le Besco lui a permis de remporter un César en 2012. Sophie Vercruysse est quant à elle une fidèle collaboratrice de Joaquim Lafosse. Elle a été récompensée en février dernier par un Magritte du cinéma pour le montage d’A Perdre La Raison.

Tout d’abord, pourquoi avez-vous choisi de donner une leçon de montage, ici à Liège ?

Sophie Vercruysse : On nous l’a demandé ! Je trouvais ça intéressant et puis c’est vrai qu’on ne parle pas beaucoup du métier de monteur.

Yann Dedet : C’est vrai que l’on fait un métier qu’on aime donc on apprécie d’en parler. C’est toujours bien de parler soi-même de ce qu’on fait.

Sophie, vous dites qu’on aborde peu le métier de monteur. Pensez-vous que cela n’est pas assez mis sous le feu des projecteurs comme pourrait l’être le métier d’acteur ou de réalisateur ?

S.V. : Oh non ! Moi ça ne me dérange pas en tout cas, je n’ai pas cette impression-là.

Y.D. : Cela ne me dérange pas non plus. La seule chose qui me gêne, c’est qu’en général, les Césars ou autres récompenses qui devraient être attribués au montage sont plutôt attribués au scénario et vice versa. C’est la preuve que c’est un métier « de l’ombre ». En tout cas, il semble que les gens ne savent pas ce qui ressort du scénario et du montage.

Vous apportez votre touche créative en réalisant le montage. Comment se déroulent les rapports avec un réalisateur ?

S.V. : Cela dépend du réalisateur, cela se passe généralement bien en ce qui me concerne. C’est beaucoup de discussions, d’ajustements et puis c’est de la confiance et du respect. On peut critiquer la matière, c’est notre rôle. Mais c’est le rôle du réalisateur de critiquer nos propositions. Ça crise parfois. C’est normal, cela n’empêche ni l’avancement ni la construction, que du contraire même ! Les subjectivités se rencontrent, se confrontent. Je me dis que je n’ai pas la vérité et parfois je me laisse surprendre. Le but, c’est de faire des propositions.

Y.D. : Il y a des désaccords de tout ordre. Le danger pour un metteur en scène est de trop aimer quelque chose de son film, que ce soit un acteur ou des scènes qu’il ne veut pas qu’on coupe. Notre critique, un peu féroce parfois, peut l’aider à voir clair. On peut finalement lui dire quand on a plus d’arguments : « Personne ne verra ce que tu vois ». Être monteur, ce n’est pas donner des solutions toutes prêtes, mais gratouiller là où ça fait mal.

Est-ce qu’il y a des sujets qui fâchent particulièrement ?

S.V. : Moi ce qui m’embête, c’est la musique. Le réalisateur a tendance à en mettre où ça ne fonctionne pas. J’appelle ça des musiques « sparadraps ». L’histoire, on la comprend. Ce qui est difficile, c’est de tirer l’émotion. Et quand elle n’est pas là, il faut trouver des solutions pour que le spectateur soit davantage présent avec le personnage. La musique, c’est toujours en dernier recours. Le réalisateur a parfois envie que ça vienne plus tôt. Alors on se bat. Après je cède, mais je suis réticente.

Y.D. : En effet, c’est dangereux quand on met la musique trop tôt parce que cela fait un mauvais effet de « solidification » de la séquence ! Le montage, c’est disparate. On coupe, c’est complètement iconoclaste. On coupe des temps de vie, on essaie de garder une certaine fluidité. Ou de la dureté quand on veut que ça ellipse. C’est un danger de vouloir relier de façon factice avec une musique pour donner l’impression que c’est un tout réussi. C’est comme si on mettait le vernis avant de mettre la peinture, ça ne va pas du tout. Maintenant, je suis moins hargneux et beaucoup plus diplomate que je ne l’étais avant.

© Max Dechamps
© Max Dechamps

Comment se lance-t-on comme monteur quand on n’a pas d’expérience ?

Y.D. : J’ai commencé à travailler à une époque où il y avait énormément de travail. Et puis, ça a été par affinités. J’ai été assistant d’Agnès Guillemot sur les Truffaut. Et puis, François Truffaut trouvait que quelque chose allait bien chez moi, il m’a demandé comme chef monteur. Aujourd’hui, je ne sais pas comment on fait. La première rencontre est un hasard, après ça mûrit ou ça ne mûrit pas. Ou alors à l’école, le monteur est ami avec une personne qui va devenir réalisateur ou dans les familles de cinéma.

S.V. : Moi ce sont des rencontres avec des réalisateurs, comme avec Joachim Lafosse. Il y a le hasard dans la rencontre, mais pas dans le fait d’aimer travailler ensemble. Comme dans l’amitié. S’il m’a demandé de travailler avec lui parce qu’il me trouvait chouette lors d’un souper avec des amis en commun, c’est aussi parce que nos personnalités se rencontraient. C’est aussi de la « chance ». Dans tous les cas, t’as intérêt à être pote avec un bon réalisateur ! (rires)

C’est quoi, justement, un bon réalisateur ?

Y.D. : C’est difficile à définir. C’est quelqu’un qui travaille avec les moyens du cinéma. C’est mieux de les employer véritablement que de faire du boulevard au cinéma. Le cinéma est une ambition artistique. C’est le style qui résume tout en fait. Même si c’est théâtral, mais cinématographique. Il ambitionne juste d’être personnel.

S.V. : Oui, c’est important que ce soit personnel. J’aime travailler avec des réalisateurs qui ont le culot de donner de leur personne. Ils ont le culot de dire : « Ce sont mes tripes ». Ils prennent des risques par rapport à ce qu’ils sont.

Vous semblez être d’accord sur pas mal de points. Avez-vous déjà travaillé ensemble ?

Y.D. : Nous avons eu une petite expérience ensemble très passionnante sur le film de Joachim Lafosse, A perdre la raison. J’ai donné mon avis, ils avaient quelques doutes à la fin du montage. Nous, on ne vend pas du tout prêt à cuire, on propose quelque chose, quelquefois de façon un peu exagérée. Le but est vraiment de donner au metteur en scène à réfléchir et progresser sur la première vision qu’il avait sans distance. Quand on propose quelque chose, le réalisateur n’est parfois pas convaincu. Et la semaine suivante, nos idées reviennent légèrement lessivées.

Avez-vous des projets en préparation ?

S.V. : Je monte actuellement un film luxembourgeois jusqu’en février. Et normalement, le prochain film de Joachim au printemps 2014.

Y.D. : Personnellement, je dois monter le film de Pascal Thomas et le film de Philippe Garell, en pellicule j’espère !

Entretien réalisé par Joéllie Sprumont

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